samedi 3 décembre 2016

Philosophes sans Dieu. Textes athées clandestins du XVIIIe siècle

Jean-Luc Chappey
p. 209-211
Référence(s) :
Philosophes sans Dieu. Textes athées clandestins du XVIIIe siècle réunis par Gianluca Mori et Alain Mothu, Paris, Honoré Champion, 2005, 400 p., ISBN : 2-7453-1251-0, 65 €.

Méconnu ou objet d’interprétations qui en réduisent la portée, l’athéisme constitue pourtant un des phénomènes majeurs dans la pensée du XVIIIe siècle. C’est à travers la présentation précise et exhaustive d’une dizaine de textes plus ou moins connus, rédigés entre le début et la fin du siècle, que G. Mori et A. Mothu proposent de redécouvrir l’originalité et l’importance des « philosophes sans dieu » dans la dynamique intellectuelle des Lumières. S’attachant autant à l’étude des modalités sociales de production, de publication et de circulation de ces textes souvent anonymes qu’à l’analyse des stratégies narratives et des thèmes qu’ils contiennent, les auteurs parviennent à faire émerger les diverses facettes d’un courant dont ils dévoilent la complexité. Utilisées à partir des années 1770 par les anti-Lumières pour stigmatiser leurs adversaires, les notions d’« athées » et d’« athéisme » ont pu laisser croire à l’existence d’un courant socialement homogène et théoriquement cohérent qui n’aurait cessé de se renforcer tout au long du siècle pour jouer un rôle crucial dans le « complot » révolutionnaire. Or, s’écartant des réifications et autres simplifications téléologiques, cet ouvrage reconstitue au contraire l’épaisseur d’un athéisme qui ne saurait être réduit à une « école ». Loin d’en donner une définition a priori ou trop réductrice (l’athéisme ne pouvant se réduire à un discours antireligieux), les auteurs insistent sur la nécessaire contextualisation qui permet d’étudier les modalités thématiques et narratives à partir desquelles se construit le statut du texte et la posture sociale de l’« athée ». Considérant l’athéisme comme le produit d’une opération d’écriture, les auteurs étudient ainsi les divers outils utilisés pour construire cette position dont ils analysent les différents enjeux. Par là, il apparaît que l’athéisme – loin de former un bloc de doctrines uniformes où réunir des textes appartenant à un genre identifiable – se caractérise au contraire par sa très grande hétérogénéité et plasticité.

À bien des égards, les différents textes proposés sont « inclassables » par le caractère hybride de leur composition narrative et théorique. Or, c’est justement ce statut hybride qui en constitue l’originalité et le caractère novateur : comme le montrent de manière érudite et convaincante les auteurs, l’athéisme constitue à proprement parler un « lieu » d’écriture expérimentale, un espace d’élaboration conceptuelle et de posture sociale qui occupe – en dépit de son caractère clandestin et souvent marginal dans l’ordre des productions – une place majeure dans la dynamique intellectuelle et les grands débats de la période. Loin de devoir être recherché dans un corps de doctrines pré-construites, l’athéisme renvoie à diverses actions d’écriture à partir desquelles se construisent – dans des contextes particuliers – des positions critiques, voire subversives, mettant en cause les cadres doxologiques [du grec doksologia, glorification] des croyances, des vérités et des dogmes établis.  C’est autant dans l’analyse du contenu que dans l’étude du caractère souvent « inclassable » du texte qu’il convient d’en mesurer la portée : résistant aux cadres dominants et rassurants de classification des genres d’écriture, le texte athée se caractérise par ses effets de brouillage des formes narratives et des genres de production. Entre le traité de morale (du Marsais) et l’essai scientifique (Henri de Boulainvilliers et sa tentative d’une cosmogonie générale), entre le roman et la fable, l’impossible normalisation du texte athée renvoie au caractère fluide et mouvant d’un discours qui ne cesse d’utiliser les ressources rhétoriques et théoriques du contexte particulier au sein duquel il émerge. Les stratégies de brouillage sont en effet au cœur du dispositif athée. Loin de pouvoir être réduit à une simple réaction ou réponse univoque à la religion et à l’Église catholique, l’athéisme constitue ainsi un cadre d’innovation rhétorique et d’invention théorique : les auteurs détaillent ainsi les différentes stratégies de construction du texte à partir desquelles, et souvent sous couvert du masque du conformisme, se met en place le travail de déconstruction et de sape des dogmes. 

En nous faisant découvrir cette pragmatique de l’athéisme, les auteurs n’en soulignent que plus l’apport de ces textes à la dynamique intellectuelle du XVIIIe siècle : cherchant à créer un écart et un déplacement face aux théories dominantes, les athées puisent largement dans des théories étrangères ou marginales jouant un rôle majeur autant dans les phénomènes de transferts et d’acclimatations en France de théories étrangères (l’athéisme jouant ainsi un rôle majeur dans le processus de médiation intellectuelle entre la France et l’Angleterre notamment) que dans la « conservation » d’idées considérées comme fausses ou aberrantes. Il apparaît ainsi que l’athéisme, loin d’être un courant marginal, occupe une place fondamentale dans les débats intellectuels du XVIIIe siècle, dépassant largement la question religieuse. Ainsi, dans Sur les preuves de l’existence de Dieu (1715-1720), le jeune avocat André-Robert Perelle, qui introduit la possibilité d’un monde sans Dieu et dépendant du seul mouvement des particules élémentaires, s’appuie sur des « nouveautés scientifiques » venues d’Outre-Manche, en particulier les théories de Newton qu’il contribue à introduire en France. Utilisant Newton de manière rudimentaire, Perelle parvient à infléchir les thèses de Descartes dans un sens original qui rompt avec les lectures « officielles ». Dans ce jeu complexe visant toujours à créer un décalage face aux « vérités », la Lettre de Thrasybule à Leucippe (1720-1725) de Nicolas Freret constitue indéniablement un texte de premier plan. La position d’athée de l’auteur se construit à partir de son statut éminent au sein des institutions intellectuelles consacrées : or, il utilise justement sa position d’érudit et d’historien pour revendiquer une position d’écart et de retrait face aux différents « systèmes » de pensées. Il se construit ainsi une position d’anti-conformiste : en s’interrogeant sur l’histoire des religions – ravalées chez lui au rang de fables -, il met en place une pensée radicalement empiriste et matérialiste dont on pourrait retrouver l’écho plus tardivement chez Dupuis. Dénonçant le caractère chimérique des croyances religieuses, présentées comme des produits de l’imagination, Freret utilise par ailleurs plusieurs genres d’écriture et joue sur différents registres de savoirs qui contribuent à renforcer davantage son entreprise de démolition.

Dans ce parcours dont on ne peut que souligner l’intérêt, les années 1770 marquent bien (ici comme ailleurs) un tournant, une rupture caractérisée par un double mouvement de radicalisation des critiques (comme l’illustre le texte connu sous le titre Jordanus Brunus Redividus publié avant 1771 et constitué à partir d’une marqueterie de textes antérieurs), mais aussi de formalisation. Comme le montrent G. Mori et A. Mothu, c’est en effet à partir des années 1770 que la notion d’athéisme est revendiquée comme un marqueur d’identité et de reconnaissance. Menées par des réseaux proches des milieux de l’imprimerie et de la librairie (en particulier le réseau bien connu de la coterie d’Holbach), on voit émerger de véritables entreprises de normalisation théorique d’un athéisme en construction qui cherche à se donner une visibilité et une cohérence à travers la valorisation d’auteurs et de textes antérieurs qui, placés dans ce nouveau contexte de « publication », acquierent un statut athée. On voit ainsi se forger progressivement un véritable corpus théorique et social de l’athéisme, entreprise qui s’inscrit pleinement dans les luttes doctrinales des années 1770-1780. Le tour d’horizon s’achève avec le baron d’Holbach et son De la Raison, petit texte original, s’inscrivant dans la vaste entreprise éditoriale de publication d’inédits fictifs menée par Naigeon et l’éditeur d’Amsterdam Rey. À travers un jeu de masque, d’Holbach brouille les pistes et propose un véritable « bricolage » rhétorique et théorique mêlant traductions et citations à partir duquel le lecteur est amené à découvrir un projet intellectuel fondé sur la promotion d’une pensée rationnelle et la valorisation d’un « école » de pensée athéiste que le texte construit en même temps qu’il légitime. En insistant sur les différentes dynamiques de publication, en croisant l’histoire sociale et l’histoire des idées, G. Mori et A. Mothu parviennent à renouveler en profondeur notre regard sur l’athéisme du XVIIIe siècle et sur ses enjeux. S’il convient de ne pas en exagérer l’influence et la portée – comme le montrent les travaux sur la « culture » des députés de l’Assemblée constituante par exemple – il convient de constater que l’athéisme a incontestablement joué un rôle majeur dans le renouvellement, l’expérimentation et la recherche de nouvelles voies possibles dans la pensée des Lumières, ouvrant ainsi de nombreuses perspectives de questionnements et de recherches.


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