mercredi 11 juillet 2018

Errico Malatesta - L'Anarchie

Errico Malatesta (né le à Santa Maria Capua Vetere, dans la province de Caserte, en Campanie, Italie - mort le ) est un intellectuel, écrivain, propagandiste et révolutionnaire anarchiste italien.
Étudiant en médecine à Naples et déjà républicain, il adhère à l’anarchisme à la suite de la Commune de Paris (1871). Au congrès de Berne de l'Association internationale des travailleurs (1876), il préconise la « propagande par le fait » comme moyen d'action. Il est condamné à seize mois de prison pour sa participation à l'insurrection de Bénévent (1877). Rentré en Italie en 1914, il est considéré comme le principal responsable de la « Semaine rouge » d’Ancône (7-14 juin 1914). Il occupe une place importante dans le mouvement libertaire international du fait de sa capacité critique et pratique.
Il est avec Pierre Kropotkine l'un des principaux théoriciens du communisme libertaire et élabore le concept de « gradualisme révolutionnaire » qui postule que l'anarchie ne peut être réalisée que par un processus cumulatif d'étapes additionnées.


Dans son texte L'anarchie (une vingtaine de pages), Errico Malatesta définit de façon très pertinente ce qu'est l'Etat, le gouvernement, l'autorité au service des possédants, que les anarchistes souhaitent abolir pour le remplacer par la libre association des individus. 

Il décrit aussi ce qu'il appelle la "propriété privée" ou "propriété individuelle" (c'est-à-dire le "capitalisme") qu'il veut remplacer par la propriété sociale (c'est-à-dire le "socialisme", terme qu'il préfère à "communisme") mais, selon mon point de vue, avec moins de brio car ce qu'il critique en réalité, c'est la propriété lucrative des terres agricoles ou des moyens de production (usines et autres) par des personnes qui s'accaparent tout ou partie du travail des ouvriers seuls producteurs réels des richesses. 
Or, même dans un système anarchique, à côté des coopératives, des mutuelles et autres entreprises autogérées, on pourrait très bien concevoir la propriété privée individuelle pour un entrepreneur qui travaille à son compte ou pour un paysan qui ne possède qu'un petit lopin de terre.

Errico Malatesta reste lucide sur l'échec que représenterait l'établissement du socialisme (c'est-à-dire l'abolition de la propriété privée) mais avec un Etat autoritaire pour le garantir, car, en fin de compte, le nouveau gouvernement retomberait dans les travers du pouvoir : conservatisme, privilèges pour une minorité membre d'un parti ou d'une caste, violence légalisée, etc.

Notes de lectures

Voici de larges extraits de l'excellent texte trouvé ici :  http://kropot.free.fr/Malatesta-Anarchie.htm

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Le mot anarchie vient du grec et signifie, à proprement parler, sans gouvernement : état d'un peuple qui se régit sans autorités constituées, sans gouvernement. [...] 

Les anarchistes (dont nous-mêmes) se sont servi et se servent couramment du mot Etat, et ils entendent par là cet ensemble d'institutions politiques, législatives, judiciaires, militaires, financières, etc., qui enlèvent au peuple la gestion de ses propres affaires, la détermination de sa propre conduite, le soin de sa propre sécurité pour les confier à un petit nombre. Et, par usurpation ou par délégation de pouvoir, ce petit nombre se trouve investi du droit de faire les lois sur tout et pour tous et de contraindre le peuple à les respecter en se servant au besoin de la force de tous.

[...]   Les expressions abolition de l'Etat, Société sans État, etc., correspondent donc parfaitement à la conception que veulent exprimer les anarchistes : destruction de tout ordre politique fondé sur l'autorité et instauration d'une société d'hommes libres et égaux, fondée sur l'harmonie des intérêts et sur le concours volontaire de tous pour mener à bien les tâches sociales.

Mais le mot Etat a beaucoup d'autres significations, dont certaines prêtent à équivoque, [...]  On l'utilise aussi tout simplement comme synonyme de société. 

[...] certains s'imaginent que les anarchistes veulent simplement une décentralisation géographique laissant intact le principe de gouvernement : c'est confondre l'anarchie avec le cantonalisme ou le communalisme. 

[...] il vaudrait mieux utiliser le moins possible l'expression abolition de l'Etat et la remplacer par cette autre, plus claire et plus concrète : abolition du gouvernement. 

L'Anarchie est la société sans gouvernement.

Pour nous, le gouvernement, c'est l'ensemble des gouvernants. Et les gouvernants - rois, présidents, ministres, députés, etc. - ce sont ceux qui ont la faculté de faire des lois pour réglementer les rapports des hommes entre eux et de les faire exécuter ; de décréter et de percevoir les impôts ; de contraindre au service militaire ; de juger et de punir ceux qui contreviennent aux lois ; de soumettre à des règles, de superviser les contrats privés et de leur donner une sanction légale ; de monopoliser certaines branches de la production et certains services publics, ou toute la production et tous les services publics s'ils le veulent ; de promouvoir ou d'entraver l'échange de produits ; de faire la guerre aux gouvernants d'autres pays ou de faire la paix avec eux; de concéder ou de retirer des franchises ; etc. Bref, les gouvernants, ce sont ceux qui ont, à un degré plus ou moins élevé, la faculté de se servir de la force sociale - c'est-à-dire de la force physique, intellectuelle et économique de tous - pour obliger tout le monde à faire ce qu'ils veulent, eux. [...]

Pourquoi abdiquer sa propre liberté, sa propre initiative dans les mains d'un petit nombre ? Pourquoi leur donner cette faculté de s'emparer de la force de tous, contre la volonté de chacun ou non, et d'en disposer à leur gré ? Ont-ils donc tant de qualités exceptionnelles qu'ils puissent, avec quelque apparence de raison, se substituer à la masse et s'occuper des intérêts, de tous les intérêts des hommes, mieux que ne sauraient le faire les intéressés ? Sont-ils infaillibles et incorruptibles au point qu'on puisse avec apparemment assez de prudence confier le sort de chacun et de tous à leur science et à leur bonté ?

Et quand bien même il existerait des hommes dont la bonté et le savoir seraient infinis, quand bien même le pouvoir gouvernemental irait aux plus capables et aux meilleurs - et c'est là une hypothèse que l'Histoire n'a jamais confirmée, et dont nous pensons qu'il est impossible qu'elle soit jamais confirmée - est-ce que le fait d'avoir en main le gouvernement ajouterait quoi que ce soit à leur capacité de faire le bien ou est-ce qu'au contraire cette capacité ne s'en trouverait pas paralysée et détruite par la nécessité où se trouvent les hommes qui sont au gouvernement de s'occuper de multiples choses auxquelles ils n'entendent rien, et surtout de gaspiller le meilleur de leur énergie pour se maintenir au pouvoir, contenter leurs amis, tenir les mécontents en bride et mâter les rebelles ?

De plus, qui désigne les gouvernants, bons ou pas, savants ou ignorants, à cette haute fonction ? S'imposent-ils d'eux-mêmes par droit de guerre, de conquête ou de révolution ? Mais alors, quelle garantie peut-on avoir que c'est bien l'intérêt commun qui les inspire ? Ce n'est alors qu'une question d'usurpation, tout simplement, et à ceux qui sont dominés, aux mécontents, il ne reste plus qu'à faire appel à la force pour secouer le joug. Sont-ils choisis par telle ou telle classe, par tel ou tel parti ? Alors, ce seront sans aucun doute les intérêts et les idées de cette classe ou de ce parti qui triompheront, et la volonté et les intérêts des autres seront sacrifiés. Sont-ils élus au suffrage universel ? Mais alors, le seul critère, c'est le nombre, qui n'est certes pas une preuve de raison, de justice ou de capacité. Seront élus ceux qui savent le mieux emberlificoter la masse; et la minorité, qui peut très bien être la moitié moins un, sera sacrifiée. Sans compter que l'expérience a démontré qu'il est impossible de trouver un mécanisme électoral qui permette aux élus d'être, à tout le moins, les représentants réels de la majorité.

Les théories qui ont essayé d'expliquer et de justifier l'existence du gouvernement sont aussi nombreuses que variées. Mais elles sont toutes fondées sur cette idée préconçue, avouée ou non: les hommes ont des intérêts contraires et il faut une force extérieure et supérieure pour obliger les uns à respecter les intérêts des autres, en prescrivant et en imposant la règle de conduite qui fera s'harmoniser au mieux les intérêts en lutte et permettra à chacun de trouver le maximum possible de satisfaction avec le minimum possible de sacrifices.

[...]  en économie sociale, les théories sont trop souvent inventées pour justifier les faits, autrement dit pour défendre le privilège et le faire accepter sans histoire par ceux-là même qui en sont les victimes. 

Tout au long de l'Histoire, tout comme à l'époque actuelle, le gouvernement est soit la domination brutale, violente, arbitraire d'un petit nombre sur les masses; soit un instrument destiné à garantir leur domination et le privilège à ceux qui par force, ruse ou héritage, ont accaparé tous les moyens d'existence, dont la terre d'abord, et s'en servent pour tenir le peuple en esclavage et le faire travailler pour leur propre compte.

On opprime les hommes de deux façons : soit directement, par la force brutale, par la violence physique ; soit indirectement, en leur enlevant les moyens de subsistance et en les réduisant ainsi à discrétion. La première façon est à l'origine du pouvoir, c'est-à-dire du privilège politique ; et la seconde à l'origine de la propriété, c'est-à-dire du privilège économique. On peut aussi opprimer les hommes en agissant sur leur intelligence et sur leurs sentiments : c'est là le pouvoir religieux ou universitaire [...] 

Mais les sociétés s'agrandissent, les besoins augmentent, les rapports sociaux se compliquent et il devient impossible qu'un despotisme de ce type se prolonge davantage. Pour des raisons de sécurité, de commodité et parce qu'il leur est impossible de faire autrement, les dominateurs se trouvent placés devant une double nécessité : d'une part, s'appuyer sur une classe privilégiée, c'est-à-dire sur un certain nombre d'individus co-intéressés à leur domination ; et d'autre part, laisser chacun subvenir comme il peut à ses propres besoins et se réserver la domination suprême qui est le droit d'exploiter tout le monde au maximum et une façon de satisfaire cette vanité : commander. Et c'est ainsi que se développe la richesse privée, autrement dit la classe des propriétaires : à l'ombre du pouvoir, sous sa protection et avec sa complicité, et souvent à son insu et pour des raisons qui échappent à son contrôle. En concentrant peu à peu dans leurs mains les moyens de production, les vraies sources de la vie -l'agriculture, l'industrie, les échanges, etc. - ces propriétaires finissent par constituer un pouvoir en soi, et ce pouvoir, à cause de la supériorité de ses moyens et de la grande quantité d'intérêts qu'il recouvre, finit toujours par soumettre plus ou moins ouvertement le pouvoir politique, autrement dit le gouvernement, et à faire de lui un gendarme à son service.

[...]  nécessité pour le gouvernement de se gagner la complicité d'une classe puissante [...] Le gouvernant finit toujours, fatalement, par être le gendarme au service du propriétaire.

Ce phénomène n'a jamais été aussi accentué qu'à l'époque moderne. Grâce au développement de la production, à l'extension énorme des affaires, à la puissance démesurée que l'argent a acquis, et à toutes les données économiques qu'ont apporté la découverte de l'Amérique, l'invention des machines, etc., la classe capitaliste s'est assurée une telle suprématie qu'elle ne s'est plus contentée de disposer de l'appui du gouvernement : elle a voulu que le gouvernement soit issu d'elle-même. Un gouvernement qui tirait son origine du droit de conquête (droit divin, comme disaient les rois et leurs prêtres) était bien soumis par les circonstances à la classe capitaliste, mais il gardait toujours une attitude hautaine et méprisante envers ses anciens esclaves désormais enrichis, et il montrait des velléités d'indépendance et de domination. Un tel gouvernement était bien le défenseur des propriétaires, le gendarme à leur service, mais il était de ces gendarmes qui se croient quelqu'un et qui se montrent brutaux envers ceux qu'ils sont chargés d'escorter et de défendre, quand ils ne les dévalisent ou ne les massacrent pas au détour du chemin. La classe capitaliste s'en est débarrassée et s'en débarrasse par des moyens plus ou moins violents pour le remplacer par un gouvernement choisi par elle, composé de membres de sa classe, continuellement sous son contrôle et spécialement organisé pour la défendre contre les revendications possibles des déshérités.
   
[..] le système parlementaire moderne. Le gouvernement est, aujourd'hui, composé de propriétaires et de gens à la dévotion des propriétaires ; il est tout entier à la disposition des propriétaires, à tel point que les plus riches dédaignent souvent d'en faire partie : Rothschild n'a pas besoin d'être député ou ministre, il lui suffit de tenir députés et ministres sous sa dépendance.

Dans beaucoup de pays, le prolétariat participe plus ou moins a l'élection du gouvernement, mais il y participe d'une façon purement formelle. C'est une concession que la bourgeoisie a fait pour utiliser le concours du peuple dans sa lutte contre le pouvoir royal et l'aristocratie, et aussi pour détourner le peuple de penser à s'émanciper : elle lui donne une souveraineté apparente. Que la bourgeoisie l'ait ou non prévu quand elle a concédé pour la première fois au peuple le droit de vote, il n'en est pas moins certain que ce droit de vote s'est révélé parfaitement dérisoire et tout juste bon à consolider le pouvoir de la bourgeoisie en donnant à la partie la plus énergique du prolétariat l'espoir, vain, d'arriver un jour au pouvoir.
          Même avec le suffrage universel, et nous pourrions dire particulièrement avec le suffrage universel, le gouvernement est resté le serviteur de la bourgeoisie et le gendarme à son service. S'il en était autrement, si le gouvernement menaçait de devenir hostile à la bourgeoisie, si la démocratie pouvait un jour être autre chose qu'un leurre pour tromper le peuple, la bourgeoisie menacée dans ses intérêts s'empresserait de se révolter et emploierait toute la force et toute l'influence qui lui viennent de ce qu'elle possède la richesse pour rappeler le gouvernement à son rôle de simple gendarme à son service.
          Quel que soit le nom que prend le gouvernement, quelles que soient son origine et son organisation, son rôle essentiel est partout et toujours d'opprimer et d'exploiter les masses, et de défendre les oppresseurs et les exploiteurs. Et ses rouages principaux, caractéristiques, indispensables, sont le policier et le percepteur, le soldat et le garde-chiourme, auxquels s'ajoute immanquablement le marchand de mensonges, qu'il soit prêtre ou professeur, appointé et protégé par le gouvernement pour asservir les esprits et les rendre dociles au joug.

 [...] le gouvernement est, par nature, oppressif et spoliateur ; et de par son origine et sa situation, il est fatalement porté à défendre et à renforcer la classe dominante.

Un gouvernement ne saurait tenir longtemps s'il ne masque pas sa nature propre derrière le prétexte de l'intérêt commun ; il ne peut faire respecter la vie des privilégiés s'il ne se donne pas l'air de vouloir respecter celle de tous ; il ne peut pas faire accepter les privilèges d'un petit nombre s'il ne feint pas d'être le gardien du droit de tous.  

Un gouvernement ne peut pas vouloir que la société se disloque, parce qu'alors lui et la classe dominante auraient moins de matériaux à exploiter. Et il ne peut pas non plus laisser la société se régir elle-même, sans ingérences officielles, parce qu'alors le peuple aurait tôt fait de se rendre compte que le gouvernement ne sert qu'à défendre les propriétaires qui le font mourir de faim et il s'empresserait de se débarrasser et du gouvernement et des propriétaires.

[...] il pervertit le sens de la justice : il qualifie de délit et punit tout acte qui heurte ou menace les privilèges des gouvernants et des propriétaires ; et il qualifie de juste, de légale, la plus terrible exploitation des miséreux, ce lent et continu assassinat moral et matériel perpétré par celui qui possède contre celui qui n'a rien. S'il devient administrateur des services publics, il n'a en vue que les intérêts des gouvernants et des propriétaires, encore et toujours ; et il ne s'occupe des intérêts de la masse des travailleurs que dans la seule mesure où cela est nécessaire pour que la masse consente à payer. S'il enseigne, il fait obstacle à la propagation de la vérité et tend à préparer l'esprit et le coeur des jeunes pour qu'ils deviennent soit des tyrans implacables, soit des esclaves dociles, selon la classe à laquelle ils appartiennent. [...]

Si vraiment les intérêts des hommes devaient être contraires les uns aux autres ; si vraiment la lutte entre les hommes était nécessairement la loi des sociétés humaines et que la liberté de chacun devait trouver ses limites dans la liberté des autres, alors chacun chercherait toujours à faire triompher ses propres intérêts sur ceux des autres ; chacun chercherait à augmenter sa propre liberté aux dépens de celle des autres ; et il y aurait un gouvernement non pas parce qu'il serait plus ou moins utile à la totalité des membres d'une société qu'il y en ait un, mais parce que les vainqueurs voudraient s'assurer les fruits de la victoire en soumettant solidement les vaincus, et se libérer de l'ennui d'être perpétuellement prêts à se défendre en chargeant de les défendre des hommes entraînés à cet effet au métier de gendarmes. Alors l'humanité serait destinée à périr ou à se débattre à tout jamais entre la tyrannie des vainqueurs et la révolte des vaincus.

Il y a nécessairement en l'homme deux instincts fondamentaux: l'instinct de sa propre conservation, sans lequel aucun être ne pourrait exister; et l'instinct de conservation de l'espèce, sans lequel aucune espèce n'aurait pu se former et durer. L'homme est naturellement porté à défendre envers et contre tout et tous l'existence et le bien-être de sa propre personne et de sa propre progéniture.
          Dans la nature, les êtres vivants peuvent assurer leur existence et la rendre plus agréable de deux façons: d'une part, la lutte individuelle contre les éléments et contre les autres individus, de la même espèce ou d'une autre espèce ; d'autre part, l'appui mutuel, la coopération qu'on peut également appeler l'association pour la lutte contre tous les facteurs naturels contraires à l'existence, au développement et au bien-être des associés.
    
Ainsi s'est développé chez l'homme l'instinct social qui est une conséquence de la lutte même pour l'existence [...]

L'homme est issu des types inférieurs de l'animalité, il était faible et désarmé dans la lutte individuelle contre les bêtes carnivores. Mais il avait un cerveau capable d'un grand développement, un organe vocal apte à exprimer, par des sons divers, ses différentes vibrations cérébrales, et des mains spécialement adaptées pour donner à la matière la forme voulue : il a dû sentir rapidement le besoin de s'associer, et comprendre les avantages qui en découlaient. On peut même dire qu'il n'est sorti de l'animalité qu'à partir du moment où il est devenu un être social et où il a acquis l'usage de la parole, qui est à la fois une conséquence de la sociabilité et un puissant facteur de sociabilité.

[...] la lutte pour l'existence a pris, chez les hommes, un caractère tout à fait différent de celle qui existe en général chez les autres animaux, pour toute une série de causes : les avantages extrêmement importants que l'association apporte à l'homme ; l'état d'infériorité physique dans lequel il se trouve face aux bêtes s'il reste isolé et qui est tout à fait disproportionné par rapport à sa supériorité intellectuelle ; la possibilité qu'il a de s'associer à un nombre toujours plus grand d'individus et d'entretenir avec eux des rapports toujours plus profonds et complexes, jusqu'à élargir l'association à toute l'humanité et à tous les aspects de la vie ; et, plus que tout peut-être, cette possibilité qu'il a de produire plus qu'il ne lui faut pour vivre, en travaillant en coopération avec les autres, ainsi que tous les sentiments affectifs qui en découlent.
          On sait aujourd'hui que la coopération a eu et qu'elle a un rôle extrêmement important dans le développement du monde organique - les recherches des naturalistes modernes nous en donnent chaque jour de nouvelles preuves - rôle que ne soupçonnaient pas ceux qui, bien mal à propos du reste, voulaient justifier par les théories darwiniennes le règne de la bourgeoisie. Mais le fossé entre la lutte chez les hommes et la lutte chez les animaux reste énorme, et proportionnel à la distance qui sépare l'homme des autres animaux.
   
[...] Les animaux plus sociables, comme les fourmis, les abeilles, etc., sont solidaires avec ceux de la même fourmilière ou de la même ruche, mais en lutte avec les autres communautés de leur propre espèce, ou indifférents envers elles. [...]

[...] Toute lutte dont le but est de conquérir des avantages indépendamment des autres ou contre eux contredit la nature sociale de l'homme moderne et tend à le repousser vers l'animalité.
 
Le seul état qui permette à l'homme de déployer toute sa nature et d'atteindre le plus grand développement et le plus grand bien-être possibles, c'est la solidarité, c'est-à-dire l'harmonie des intérêts et des sentiments, le concours de chacun au bien de tous et de tous au bien de chacun.
 
Guidé par les avantages qu'offrent l'association et la division du travail qui s'ensuivit, l'homme évoluait vers la solidarité [...] il pouvait tirer parti des avantages de la coopération en soumettant les autres hommes à sa domination au lieu de s'associer à eux. [...] il préféra la domination à l'association et contraignit les plus faibles à travailler pour lui. 

Cela aboutit à la propriété individuelle et au gouvernement, c'est-à-dire à l'exploitation par quelques privilégiés du travail de tous [...]

[...]  un genre de coopération imposé et contrôlé par un petit nombre dans leur propre intérêt particulier.

[...] la grande contradiction [...] d'une part, la tendance à s'associer [...] et d'autre part la tendance à se diviser [...]

Cette irruption de la domination et de l'exploitation au sein de l'association humaine a affligé l'humanité de maux innombrables. [...]   Mais malgré l'oppression terrible [...] l'instinct social a survécu et s'est développé. 

[...]  les masses opprimées [...] pourront jamais s'émanciper que grâce à l'union, grâce à la solidarité de tous les opprimés et de tous les exploités du monde entier. [...] la condition indispensable de leur émancipation, c'est la possession des moyens de production, de la terre et des instruments de travail, et donc l'abolition de la propriété individuelle.

Une fois la propriété individuelle abolie, le gouvernement qui est là pour la défendre doit disparaître. S'il survivait, il tendrait continuellement à reconstituer, sous une forme ou sous une autre, une classe privilégiée et oppressive.
          L'abolition du gouvernement ne veut pas dire et ne peut pas signifier la dissolution des liens sociaux. Bien au contraire. La coopération qui, aujourd'hui, est forcée et orientée vers le profit d'un petit nombre serait libre, volontaire et orientée au bénéfice de tous ; c'est pourquoi elle en deviendrait d'autant plus intense et efficace.

Une nouvelle organisation sociale naîtrait du libre concours de tous, grâce aux groupements que les hommes formeraient spontanément selon leurs besoins et leurs sympathies, de bas en haut, du simple au complexe, en partant des intérêts les plus immédiats pour arriver aux intérêts les plus lointains et les plus généraux. Et cette organisation sociale aurait pour but le plus grand bien-être et la plus grande liberté de tous, elle embrasserait toute l'humanité dont elle ferait une seule communauté fraternelle, et elle se modifierait et s'améliorerait à mesure que les circonstances se modifieraient et que l'expérience apporterait ses enseignements.
          Cette société d'hommes libres, cette société d'amis, c'est l'anarchie.

Mais (pourrait-on nous dire) une fois modifié le principe sur lequel repose aujourd'hui l'organisation sociale, une fois la lutte remplacée par la solidarité et la propriété individuelle par la propriété commune, la nature du gouvernement changerait, et au lieu d'être le représentant et le défenseur des intérêts d'une classe, il serait le représentant des intérêts de la société toute entière, puisqu'il n'y aurait plus de classes. Il aurait pour mission de garantir et de réglementer la coopération sociale, dans l'intérêt de tous ; d'assurer les services publics d'importance générale ; de défendre la société contre d'éventuelles tentatives visant à rétablir le privilège, de prévenir ce qui peut attenter à la vie, au bien-être et à la liberté de chacun et d'en réprimer les auteurs, quels qu'ils soient.
          Il y a dans la société des fonctions qui sont trop importantes et qui exigent trop de constance, trop de régularité, pour qu'elles puissent être laissées à la libre volonté des individus sans qu'il y ait de risque que tout s'en aille à vau-l'eau.
          S'il n'y a pas de gouvernement, qui organiserait et qui garantirait le bon fonctionnement de ces services : l'approvisionnement, la distribution, la santé, la poste, le télégraphe, les chemins de fer, etc.? Qui veillerait à l'instruction du peuple ? Qui entreprendrait les grands travaux qui changent la face de la terre et multiplient les forces de l'homme : les explorations, les assainissements, les grandes entreprises scientifiques ?
          Qui veillerait à ce que le capital social soit conservé et augmenté afin de le léguer enrichi et amélioré à l'humanité à venir ?
          Qui empêcherait que les forêts soient dévastées et le sol exploité de façon irrationnelle et donc appauvri ?
          Qui serait mandaté pour prévenir et réprimer les crimes, autrement dit les actes antisociaux ?
          Et ceux qui manqueraient à la loi de solidarité en ne voulant pas travailler ? Et ceux qui causeraient une épidémie dans tout le pays en refusant de se soumettre aux règles d'hygiène que la science reconnaît utiles ? Et si jamais certains voulaient, dans leur folie ou sans être fous, brûler les récoltes, violer les enfants, abuser de leur force physique envers les plus faibles qu'eux ?
          Détruire la propriété individuelle et abolir les gouvernements qui existent actuellement sans mettre sur pied un nouveau gouvernement qui organiserait la vie collective et garantirait la solidarité, sociale, ce ne serait pas abolir les privilèges ; ce ne serait pas apporter au monde la paix ni le bien-être : ce serait briser tout lien social, ramener l'humanité à la barbarie et au règne du chacun pour soi qui est le triomphe d'abord de la force brutale et ensuite du privilège économique.
          Telles sont les objections que nous font les autoritaires, même quand ils sont socialistes, autrement dit des gens qui veulent abolir la propriété individuelle et le gouvernement de classe qui en découle.
          Répondons à ces objections.

Tout d'abord, il n'est pas vrai que la nature et le rôle du gouvernement changeraient si les conditions sociales étaient changées. 

Le gouvernement, c'est un certain nombre de personnes chargées de faire les lois et habilitées à se servir de la force de tous pour obliger chacun à les respecter : il constitue déjà, de ce fait, une classe privilégiée et séparée du peuple. Comme tout corps constitué, il cherchera instinctivement à élargir ses attributions, à se soustraire au contrôle du peuple, à imposer ses propres tendances et à faire prédominer ses propres intérêts particuliers.

Et quelle oligarchie toute-puissante, oppressive et dévoreuse celle qui aurait à sa charge, c'est-à-dire à sa disposition, tout le capital social, tous les services publics, depuis l'approvisionnement jusqu'à la fabrication des allumettes, depuis l'université jusqu'au théâtre d'opérette !!!

Ce qui existe réellement, c'est l'homme, c'est l'individu : la société ou collectivité - et l'Etat ou gouvernement qui prétend la représenter - ne peuvent être que des abstractions vides si elles ne sont pas des ensembles d'individus. [...] L'action sociale n'est donc ni la négation, ni le complément de l'initiative individuelle : elle est la résultante des initiatives, des pensées et des actions de tous les individus qui composent la société ; résultante qui, toutes choses égales par ailleurs, est plus ou moins grande selon que les forces de chacun concourent toutes au même but, ou divergent et s'opposent.

Dans la lutte séculaire entre la liberté et l'autorité, [...] Il s'agit plutôt d'empêcher que quelques individus puissent opprimer les autres ; de donner les mêmes droits et les mêmes moyens d'action à tous les individus ; et d'en finir avec la seule initiative d'un petit nombre qui entraîne nécessairement l'oppression de tous les autres. [...]  que tous soient intéressés au bien-être commun et qu'au lieu d'être supprimées, ou de se combattre et de s'éliminer tour à tour, les forces individuelles trouvent la possibilité de se développer totalement et de s'associer les unes aux autres pour le plus grand profit de tous.

Et, de fait, si vous enlevez de la législation et de ce qui est l'oeuvre d'un gouvernement tout ce qui est destiné à défendre les privilégiés et qui représente la volonté de ces mêmes privilégiés, que reste-t-il sinon le résultat de l'activité de tous ?  

[...] en réalité la plus grande partie, la partie essentielle de la vie sociale s'accomplit même aujourd'hui en dehors de l'intervention du gouvernement ; que le gouvernement n'intervient que pour exploiter les masses et défendre les privilégiés et que, pour le reste, il ne fait qu'entériner, bien inutilement, tout ce qui se fait sans lui, et souvent malgré lui et contre lui. 

Des milliers de ces entreprises sont, aujourd'hui même, le fait d'associations privées librement constituées  [...]

Quand le peuple est mis en mesure d'en bénéficier et qu'il ressent le besoin des services en question, il pense à les organiser et les techniciens n'ont pas besoin d'un brevet du gouvernement pour se mettre au travail. Et plus le besoin est général et urgent, plus il y aura de volontaires pour s'en occuper. Si le peuple avait la possibilité de penser lui-même à la production et à l'alimentation, n'ayez aucune crainte ! , il ne se laisserait pas mourir de faim en attendant qu'un gouvernement ait fait des lois là-dessus. [...] Il est démontré que le grand moteur de toutes les activités, c'est l'intérêt personnel : eh bien, quand l'intérêt de tous sera l'intérêt de chacun (et il le sera nécessairement si la propriété individuelle n'existe pas), tous agiront et ce qui se fait aujourd'hui bien que n'intéressant qu'un petit nombre se fera d'autant plus et d'autant mieux que tous seront concernés. [...] directement par les travailleurs ayant, par libre choix personnel ou sur la base d'accords pris avec d'autres, choisi ce genre de travail et l'exécutant sous le contrôle immédiat de tous les intéressés.

[...]  Le gouvernement - il est bon de le répéter - c'est l'ensemble des individus qui ont reçu ou qui se sont donnés le droit et les moyens de faire les lois et de forcer les gens à obéir ; l'administrateur, l'ingénieur, etc., sont au contraire des hommes qui sont chargés de faire un certain travail ou qui s'engagent à le faire et qui le font. Gouvernement, cela veut dire délégation du pouvoir, c'est-à-dire abdication de l'initiative et de la souveraineté de tous dans les mains d'un petit nombre ; administration, cela veut dire délégation de travail, c'est-à-dire charge qui a été donnée et acceptée, échange libre de services fondé sur des accords libres.[...] il s'agit, bien sûr, d'une société où tous ont des moyens égaux de se développer, ou tous sont ou peuvent être en même temps des travailleurs intellectuels et des travailleurs manuels, où les seules différences qui subsistent entre les hommes sont celles qui découlent de la diversité naturelle des aptitudes et où tous les genres de travail et de fonction donnent un droit égal à jouir des avantages sociaux. [...]

Venons-en immédiatement à ces rôles du gouvernement qui font que tous ceux qui ne sont pas anarchistes l'estiment vraiment indispensable : assurer la défense interne et externe d'une société, autrement dit la guerre, la police et la justice.

Pour faire la guerre il faut des hommes qui aient les connaissances géographiques et techniques nécessaires et, surtout, des masses qui veuillent se battre. [...] les corps de volontaires (formation anarchiste)

Et la police ? Et la justice ? [...] chacun serait libre de tuer, de violer, de nuire aux autres, à sa fantaisie [?] étrange liberté qui viole et détruit la liberté et la vie des autres. [!] La liberté que nous voulons, [...] C'est la liberté réelle, la liberté qui est possible : celle qui est la communauté consciente des intérêts, la solidarité volontaire. 

Mais si jamais quelqu'un voulait nous faire du mal et faire du mal aux autres, que ce soit à cause de l'éducation qu'il a reçue dans la société actuelle, à cause de problèmes de santé, ou pour toute autre raison, on peut être certain que nous ferions tout pour l'en empêcher, par tous les moyens dont nous disposerions.  [...]  nous ne confondons pas le droit sacré de se défendre et le prétendu droit de punir qui est absurde ; dans le délinquant, c'est-à-dire dans celui qui commet des actes antisociaux, nous ne verrions pas l'esclave révolté, comme le fait le juge aujourd'hui, mais un frère malade ayant besoin de soins. [...] nous ne mettrions aucune haine dans la répression, nous nous efforcerions de ne pas outrepasser la nécessité qu'il y aurait à se défendre et nous ne penserions pas à nous venger mais à soigner, à aider le malheureux par tous les moyens que la science pourrait nous offrir.

La statistique montre que le nombre des délits accuse à peine l'effet des mesures de répression alors qu'il se modifie rapidement si les conditions économiques et l'état de l'opinion publique se modifient.

Et en cas de contestations, l'arbitrage volontairement accepté, ou la pression de l'opinion publique, ne serait-ce pas là un moyen plus apte à donner raison à celui qui a effectivement raison plutôt qu'une magistrature irresponsable ayant le droit de juger tout et tout le monde, et nécessairement incompétente donc injuste ?

Nous ne sommes pas plus prophètes que les autres ; et si jamais nous avions la prétention de donner une solution officielle à tous les problèmes qui se présenteront dans la vie de la société future, ce serait une façon vraiment étrange de comprendre l'abolition du gouvernement. Ce serait nous déclarer gouvernement et prescrire un code universel pour les hommes actuels et à venir, à la façon des législateurs de la religion.
          Heureusement, nous n'aurions ni bûchers ni prisons pour imposer notre Bible, et l'humanité pourrait, en toute impunité, rire de nous et de nos prétentions !
  
L'essentiel, c'est de constituer une société dans laquelle l'exploitation et la domination de l'homme par l'homme soient impossibles, où tous aient la libre disposition des moyens d'existence, de développement et de travail, où tous puissent concourir à l'organisation de la vie sociale comme ils l'entendent et comme ils le peuvent. 

Il faut donc avant tout considérer l'anarchie comme une méthode.

On peut réduire à deux types les méthodes dont les partis non anarchistes attendent ou disent attendre le plus grand bien de chacun et de tous : la méthode autoritaire et la méthode prétendument libérale. La première confie à un petit nombre la direction de la vie sociale et aboutit à l'exploitation et à l'oppression de la masse par un petit nombre. La seconde s'en remet à la libre initiative des individus et proclame sinon l'abolition, du moins la limitation au minimum possible des attributions du gouvernement ; mais comme elle respecte la propriété individuelle et qu'elle repose entièrement sur le principe du chacun pour soi et donc de la rivalité entre les hommes, sa liberté n'est autre que la liberté des plus forts, des propriétaires : la liberté d'exploiter et d'opprimer les fiables, ceux qui n'ont rien, loin de produire l'harmonie, elle tend à creuser toujours plus la distance entre les riches et les pauvres et elle aboutit, elle aussi, à l'exploitation et à la domination, c'est-à-dire à l'autorité. Cette seconde méthode, c'est-à-dire le libéralisme, est en théorie une sorte d'anarchie sans socialisme ; c'est pourquoi elle n'est que mensonge, car la liberté n'est pas possible sans l'égalité et la véritable anarchie ne peut pas exister en dehors de la solidarité, en dehors du socialisme. Toute la critique que les libéraux font du gouvernement se limite à vouloir lui enlever un certain nombre d'attributions et à appeler les capitalistes à se les disputer. Elle ne peut pas attaquer le rôle répressif qui est l'essence même du gouvernement parce que, sans le gendarme, le propriétaire ne pourrait pas exister ; la capacité de réprimer du gouvernement doit même être continuellement augmentée, à mesure que la libre concurrence fait que la dysharmonie et l'inégalité augmentent.

[...] conduire au triomphe total du principe de solidarité, par la voie de la libre association.     

Comment éduquera-t-on les enfants ? [...] Les parents, les pédagogues et tous ceux qui s'intéressent au sort des nouvelles générations se réuniront, discuteront, seront d'accord ou d'avis très différents, et ils mettront en pratique les méthodes qu'ils croiront être les meilleures. Et, par la pratique, la méthode qui est effectivement la meilleure finira par triompher.
          Et il en sera de même pour tous les problèmes qui se poseront.

[...]  l'anarchie a pour base, pour point de départ l'égalité des conditions, qui est son milieu nécessaire ; son phare est la solidarité et sa méthode la liberté. 

C'est sans doute un très bel idéal que cette société sans gouvernement, qui se régit sur la base de la coopération libre et volontaire, qui s'en remet en tout à l'action spontanée des intéressés et qui est tout entière fondée sur la solidarité et l'amour ; mais comme tous les idéaux, c'est un idéal qui reste dans les nuages. L'humanité que nous connaissons, nous, a toujours vécu divisée en opprimés et en oppresseurs ; et si ces derniers sont pleins de l'esprit de domination et ont tous les vices des tyrans, les opprimés sont rompus au servilisme et ils ont tous les vices que produit l'esclavage, et qui sont encore pires. Le sentiment de la solidarité est loin d'être dominant chez les hommes d'aujourd'hui, [...] Elevés dans une société basée sur l'antagonisme des classes et des individus, comment les hommes pourraient-ils donc se transformer d'un seul coup et devenir capables de vivre dans une société où chacun fera ce qu'il voudra et devra vouloir le bien des autres, sans coercition externe, sous la seule impulsion de sa propre nature ? [...] 

[...] tout ce qui se fait au sein de l'humanité, ce sont les hommes qui le font ; et le gouvernement, lui, en tant que gouvernement, n'apporte qu'une seule chose qui soit sienne : sa tendance à faire de tout un monopole en faveur d'un certain parti et d'une certaine classe, et à résister à toute initiative qui naît en dehors de sa coterie.

Abolir l'autorité, abolir le gouvernement, cela ne veut pas dire détruire les forces individuelles et collectives qui agissent au sein de l'humanité, ni détruire les influences que les hommes exercent mutuellement les uns sur les autres: cela, ce serait réduire l'humanité à l'état d'une masse d'atomes coupés les uns des autres et inertes, ce qui est impossible et serait, si jamais c'était possible, la destruction de toute société, la mort de l'humanité. Abolir l'autorité, cela veut dire abolir le monopole de la force et de l'influence; abolir cet état de choses qui fait de la force sociale, autrement dit la force de tous, un instrument de la pensée, de la volonté, des intérêts d'un petit nombre d'individus qui, en utilisant la force de tous, suppriment la liberté de chacun à leur propre avantage et à l'avantage de leurs idées ; cela veut dire détruire un mode d'organisation sociale qui fait que, entre deux révolutions, l'avenir est accaparé au profit de ceux qui ont été les vainqueurs d'un moment.

Il est bien certain qu'on ne pourra pas du jour au lendemain faire en sorte que tous les hommes s'élèvent au point de sentir qu'il est de leur devoir d'agir en tout de façon à ce qu'il en découle pour les autres le plus grand bien possible, et d'y trouver leur plaisir. 

[...] les forces les plus vives et les capacités les plus réelles [...] qui parviennent au gouvernement, se retrouvant coupées de leur propre milieu et intéressées avant tout autre chose à rester au pouvoir, elles perdent toute puissance d'action et ne servent qu'à faire obstacle aux autres.  

Abolissez cette puissance négative qu'est le gouvernement et la société sera ce qu'elle pourra être étant donné les forces et les possibilités du moment, mais elle le sera pleinement. S'il y a des hommes instruits et désireux de répandre l'instruction, ils organiseront les écoles et s'efforceront de faire voir l'utilité et le plaisir qu'il y a à s'instruire. 

[...] des hommes politiques, autrement dit des parasites inutiles, dont le seul souci est d'imposer leurs propres lubies et de se maintenir au pouvoir.

S'il y a des médecins et des hygiénistes, ils organiseront les services de la santé. 

S'il y a des ingénieurs, des mécaniciens, etc., ils organiseront les chemins de fer.[etc.]    

Il n'y a qu'un moyen de résoudre le problème social au bénéfice de tous : chasser révolutionnairement le gouvernement, chasser révolutionnairement ceux qui détiennent la richesse sociale ; mettre tout à la disposition de tous et laisser que toutes les forces, toutes les capacités, toutes les bonnes volontés qui existent chez les hommes agissent pour répondre aux besoins de tous. 

[...]  le progrès humain se mesure précisément en fonction de la diminution du gouvernement et de la diminution de la propriété privée.

8 commentaires:

Je a dit…

La Commune de Paris est une période insurrectionnelle de l'histoire de Paris qui dura un peu plus de deux mois, du 18 mars 1871 à la « Semaine sanglante » du 21 au 28 mai 1871. Cette insurrection contre le Gouvernement (issu de l'Assemblée nationale qui venait d'être élue au suffrage universel masculin), ébaucha pour la ville une organisation proche de l'autogestion ou d'un système communiste. La Commune est en partie une réaction à la défaite française de la guerre franco-prussienne de 1870 et au siège de Paris, ainsi qu'une manifestation de l'opposition entre le Paris républicain, considéré comme « rouge », et une Assemblée nationale à majorité monarchiste.

Je a dit…

L'Association internationale des travailleurs (AIT) est le nom officiel de la Première Internationale, fondée le 28 septembre 1864 à Londres au Saint-Martin's Hall.

Créée principalement à l'initiative de travailleurs et de militants français, anglais, allemands et italiens, son objectif premier est de coordonner le développement du mouvement ouvrier naissant dans les pays européens récemment industrialisés.

Malgré les répressions gouvernementales, elle connait un succès rapide et se constitue en sections nationales dans plusieurs pays dont la Suisse, la Belgique, la France, l'Allemagne et, à partir de 1867, l'Italie, l'Espagne, les Pays-Bas, l'Autriche ou les États-Unis.

En 1869, un débat divise l'AIT entre partisans de Karl Marx, favorables à la gestion centralisée de l'association et à la création de partis politiques, et les « anti-autoritaires » anti-politiques réunis autour de Mikhaïl Bakounine.

En 1871, la défaite de la Commune de Paris et la répression qui la suit accentue le débat et provoque la rupture définitive entre ces deux tendances. Bakounine est exclu par le Congrès de La Haye en 1872. Il crée alors avec ses camarades libertaires, l'Internationale anti-autoritaire.

La Première Internationale disparait en 1876. Elle est prolongée, en 1889, par l'Internationale ouvrière.

Je a dit…

La « propagande par le fait », à ne pas confondre avec l'action directe, est une stratégie d'action politique développée par une partie des militants anarchistes à la fin du XIXe siècle, en association avec la propagande écrite et verbale. Elle proclame le « fait insurrectionnel » « moyen de propagande le plus efficace » et vise à sortir du « terrain légal » pour passer d'une « période d’affirmation » à une « période d’action », de « révolte permanente », la « seule voie menant à la révolution ».

Les actions de propagande par le fait utilisent des moyens très divers, dans l'espoir de provoquer une prise de conscience populaire. Elles englobent les attentats, les actions de récupération et de reprise individuelle, les expéditions punitives, le sabotage, le boycott, voire certains actes de guérilla.

Bien qu'ayant été largement employé au niveau mondial, le recours à ce type d'action reste un phénomène marginal, dénoncé par de nombreux anarchistes.

Je a dit…

La Semaine rouge est une insurrection populaire qui s'est déroulé à Ancône du 7 au 14 juin 1914 et qui contestait une série de réformes mise en place par Giovanni Giolitti. Elle s'est, par la suite, étendue en Romagne, en Toscane et dans d'autres régions d'Italie.

Je a dit…

Le communisme libertaire ou anarcho-communisme est une doctrine politique au croisement de deux autres :

- le communisme, entendu dans son sens le plus général, qui de l'aphorisme « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » créé par Louis Blanc, veut économiquement partir du besoin des individus, pour ensuite produire le nécessaire pour y répondre ;
- le libertaire, ici utilisé comme un synonyme d'anarchisme, qui a pour projet la liberté politique maximale avec le refus de toute distinction entre gouvernants et gouvernés (autogestion et démocratie directe).

Le communisme libertaire est proche du socialisme libertaire et de l'anarcho-syndicalisme.

L'association des termes « communisme libertaire » est revendiqué, dès 1876, par la Fédération italienne de l’Association internationale des travailleurs. Errico Malatesta et Carlo Cafiero en sont les figures les plus notoires. Pour ce dernier, « on ne peut pas être anarchiste sans être communiste. [...] L’anarchie et le communisme sont les deux termes nécessaires de la révolution ». Et de conclure, « Nous voulons la liberté, c’est-à-dire l’anarchie, et l’égalité, c’est-à-dire le communisme ».

Le projet des communistes libertaires est l'établissement d'un nouvel ordre social juste et émancipateur (et non pas le « désordre » social), grâce à l'abolition conjointe du capitalisme et de l’État. Les communistes libertaires proposent de substituer à la propriété privée la « possession individuelle », ne garantissant aucun droit concernant l'accumulation des biens « non utilisés ».

Je a dit…

Pierre (Piotr) Alexeïevitch Kropotkine (en russe : Пётр Алексеевич Кропоткин), né le 9 décembre (27 novembre dans le calendrier russe) 1842 à Moscou et mort le 8 février 1921 à Dmitrov près de Moscou, est un géographe, explorateur, zoologiste, anthropologue, géologue et théoricien du communisme libertaire.

Il acquiert une formation scientifique de haut niveau à l’école du corps des pages du tsar Alexandre II. Contre les attentes familiales, il se décide pour un service militaire en Sibérie orientale alors que son rang lui promet une brillante carrière à Moscou. De 1862 à 1866, il accumule plusieurs expériences fondatrices. Anthropologue, il observe l’organisation sociale de petites communautés sibériennes et de peuples reculés, dont l’inventivité institutionnelle et le sens de la coopération, à mille lieues du pouvoir central, le frappent durablement. Géographe et naturaliste, il pratique une expédition en Mandchourie.

À son retour de Sibérie, il se spécialise en géographie, intégrant la Société géographique impériale à Saint-Pétersbourg. En 1871, il en refuse le poste de secrétaire général. Il voyage en Suisse et dans le Jura, où il rencontre des membres de la Fédération jurassienne, et surtout Michel Bakounine. En 1872, il adhère à l’anarchisme : « L’exposé théorique de l’anarchie tel qu’il était présenté alors par la Fédération jurassienne [...] la critique du socialisme d’État [...] et le caractère révolutionnaire de l’agitation, sollicitaient fortement mon attention. Mais les principes égalitaires que je rencontrais dans les montagnes du Jura, l’indépendance de pensée et de langage que je voyais se développer chez les ouvriers [...] tout cela exerçait sur mes sentiments une influence de plus en plus forte ; et quand je quittai ces montagnes, après un séjour de quelques jours au milieu des horlogers, mes opinions sur le socialisme étaient faites : j’étais anarchiste ».

Revenu en Russie, il prend largement sa part dans la deuxième vague de l’« aller au peuple », ce mouvement par lequel les jeunes intellectuels russes s’efforcent d’influencer les masses travailleuses dans le sens de la révolution sociale. Il est arrêté en 1874 pour ses menées subversives. Commence alors une vie d’exil, où Kropotkine devient l’un des théoriciens, sinon le théoricien le plus respecté du mouvement anarchiste international.

En 1883, arrêté à Lyon, il est impliqué dans le « Procès des 66 », accusé d’être affilié à l’Association internationale des travailleurs (AIT) alors interdite. Il est condamné à cinq ans de prison mais finalement amnistié en 1886. De son expérience pénitentiaire, il tire l'ouvrage Dans les prisons russes et françaises (1887).

Lors de la Première Guerre mondiale, il est l’un des signataires du Manifeste des seize rassemblant les libertaires partisans de l'Union sacrée face à l'Allemagne.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont : La Conquête du pain, L’Entraide, un facteur de l’évolution, Autour d'une vie (mémoires d'un révolutionnaire) et L’Éthique.

Je a dit…

Le gradualisme révolutionnaire (1)

Errico Malatesta définit le concept de gradualisme révolutionnaire dans un article publié, le 1er octobre 1925, par la revue Pensiero e Volontà. Selon lui : « L'anarchisme, doit être nécessairement gradualiste. On peut concevoir l'anarchisme comme la perfection et c'est un bien que cette conception reste toujours présente à notre esprit tel un phare idéal qui guide nos pas. Mais il est évident que cet idéal ne peut être atteint d'un seul bond, en passant d'un seul coup de l'enfer actuel au paradis rêvé. »

Pour Malatesta, le gradualisme révolutionnaire postule que l'anarchie peut être réalisée par un processus cumulatif d'étapes additionnées. Entre la réalité d'aujourd'hui et la réalisation de l'idéal, il existe une démarche volontariste et constructive de progressivité : « il ne s'agit pas de faire l'anarchie aujourd'hui, demain, ou dans dix siècles, mais d'avancer vers l'anarchie aujourd'hui, demain, toujours. ».

Et il précise : « L'esclavage apprend aux hommes à être serviles, et pour se libérer de l'esclavage, il faut des hommes aspirant à la liberté ». Un système autoritaire ne devient pas libertaire du jour au lendemain : la lutte est un processus d'apprentissage volontariste où l'autonomie et la liberté se construisent par étapes, chacune d'entre elles permettant la réalisation de la suivante et n'ayant pour seul but que l'accomplissement de l'objectif final. Ainsi, « la possibilité du progrès existe. Mais non pas la possibilité de porter, au moyen de la seule propagande, tous les hommes au niveau nécessaire pour que nous puissions réaliser l'anarchie, sans une transformation graduelle préalable du milieu ».

Ainsi, Malatesta préconise-t-il l'emploi de tous les moyens répondant aux aspirations populaires immédiates en éliminant progressivement l'influence de la hiérarchie et de l'autorité au sein de la société par « la pratique de la liberté, privée de toutes coercitions ». Il rejette en cela, l'idée d'un Grand Soir révolutionnaire qui amènerait aussitôt naturellement à une société libertaire. Malatesta préconise également aux anarchistes de s'associer à toutes les forces révolutionnaires, en ce qu'elles portent de projet émancipateur, sans pour autant abdiquer leur autonomie.

Je a dit…

Le gradualisme révolutionnaire (2)

Malatesta « définit une stratégie orientée vers la conquête progressive (graduelle mais non nécessairement linéaire) par les mouvements sociaux [...] d'espaces d'autonomie et de contre-pouvoir. Elle comporte deux dimensions étroitement liées. L'une, démocratique, vise au maintien et à l'élargissement des pouvoirs de la société civile face à l'État et, plus généralement, aux instances de commandement, par l'apprentissage de l'autogestion sociale à tous les niveaux de la société. L'autre, graduelle, définit un cadre d'objectifs anticapitalistes. Sa mise en œuvre suppose l'élaboration d'un programme de réformes contradictoires à la logique du système, bien que réalisables en son sein. » Il affirme par là, « la nécessité de l'autonomie du mouvement ouvrier, afin d'éviter toute avant-garde éclairée, ou de futurs gouvernements « ouvriers ». »

Concret, Malatesta aborde cette méthode dans une situation révolutionnaire : « Commençons par dire que la révolution, nous ne pouvons pas la faire seuls et que, le pourrions-nous matériellement, il ne serait pas désirable que nous la fassions seuls. […] il nous (faudra) donc agir de concert avec toutes les forces de progrès existantes, avec tous les partis d'avant-garde et attirer dans le mouvement, soulever, intéresser les grandes masses, laissant la révolution, dont nous serions un facteur parmi d'autres, produire ce qu'elle pourra produire […] Si malgré nos efforts, de nouveaux pouvoirs prêts à faire obstacle à la volonté populaire et à imposer la leur propre réussissaient à se constituer […] Dans tous les cas, réclamer et exiger, même par la force, notre pleine autonomie et le droit et les moyens de nous organiser à notre manière pour expérimenter nos méthodes. »

Réaliste et presque pragmatique, il pense qu' « Il ne faut pas proposer de tout détruire en croyant qu’ensuite les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. [...] Intransigeants envers toute tyrannie et toute exploitation capitaliste, nous devrons être tolérants pour toutes les conceptions sociales qui prévalent dans les divers groupements humains, pourvu qu’ils ne lèsent pas la liberté et le droit d’autrui. Nous devrons nous contenter d’avancer graduellement à mesure que s’élève le niveau moral des hommes et que s’accroissent les moyens matériels et intellectuels dont dispose l’humanité, tout en faisant, bien entendu, tout ce que nous pouvons par l’étude, le travail et la propagande pour hâter l’évolution vers un idéal toujours plus haut. »