Dans cet article ci-dessous, l’auteur analyse l’encyclique du pape Léon XIV « Magnifica Humanitas » et
relate la présentation officielle de celle-ci au Vatican, le 25 mai
dernier, en présence d’un des fondateurs de l’entreprise IA Anthropic
qui défraie la chronique toujours aujourd’hui, pour son opposition aux
diktats militaires et autoritaires des administrations américaines avec
lesquelles elle était sous contrat. Trump et son gouvernement ont
demandé à Anthropic de retirer ses « garde-fous » (c’est le cas de le
dire…) et de donner libre accès à ses algorithmes, ce qu’Anthropic a
refusé de faire, sa conviction étant que l’IA doive rester a tout moment
sous contrôle humain. Ce n’est pas un hasard si Léon XIV a choisi cet
aspect de l’IA pour le Vatican.
Cette affaire d’IA est critique pour
l’humanité, sans doute même existentielle. Toute cette nouvelle
technologie se situe dans un nouvel univers éthique qui doit être
analysé et responsabilisé sous peine de notre extinction pure et simple à
terme. Le pape Léon XIV, dans la lignée de son prédécesseur Léon XIII,
tente au moins de poser des jalons, car les bénéfices tirés de cette
nouvelle révolution industrielle juteuse profitent à une catégorie de
personnes qui n’ont pas le meilleur intérêt de l’humanité en tête, c’est
une certitude. Certes les antécédents du Vatican au fil des siècles
jouent en sa défaveur, mais quelque chose nous dit que ce pape a quelque
chose que les autres n’avaient pas…
A suivre…
~ Résistance 71 ~
Le Pontifex numérique du papIA
Lorenzo Maria Pacini
31 mai 2026
Url de l’article original :
~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~
L’Encyclique et son moment
Le 25 mai 2026, au sein du solennel Hall du Synode du Vatican, eut lieu un évènement que l’histoire retiendra comme un carrefour : le pape Léon XIV a personnellement présenté la première lettre Encyclique de son pontificat, Magnifica Humanitas, de la protection de la personne humaine dans l’âge de l’Intelligence Artificielle. Aucun pontife n’a jamais présidé à la présentation publique de son document doctrinaire. Ce geste, en brisant un protocole vieux de plusieurs siècles, ne fut en rien accidentel. Ce fut une déclaration, une de celle qui marque une transition d’époques, pas d’un point de vue ecclésiastique, mais bien plutôt au sujet de la signification du contenu de ce qui fut présenté.
Pour rendre cet évènement encore plus significatif, assis à côté du pape ne se tenait pas un cardinal de la Curie de Rome, un théologien de l’Académie des Sciences Pontificale, ou un philosophe de l’école de la phénoménologie romaine, mais Christopher Olah, le co-fondarteur de l’entrepri
Le jour d’après la signature, le 16 mai, Léon XIV a approuvé la création d’une commission permanente au Vatican sur l’intelligence artificielle : pour la première fois dans ses deux milles ans d’histoire, le Saint Siège institutionnalise sa relation avec l’IA sous un corps constitué unique. Le message envoyé au monde était clair et sans ambigüité diplomatique : l’église de Rome se positionne pour être la conscience globale de l’algorithme. Mais le choix du représentant de la technologie appelé pour partager la scène avec le pape ne fut pas un geste cérémonial. Ce fut une déclaration d’alignement. (NdT : nous ne sommes pas d’accord avec ce propos et incitons la lecture complète du document ou à défaut notre compilation/analyse… C’est bien plus complexe que cela)
Un nouvel axe entre le Vatican et la Silicon Valley ?
Pour comprendre ce que faisait Dario Amodei à Rome dans les jours qui suivirent la présentation de l’Encyclique et pourquoi le Vatican a choisi Anthropic spécifiquement parmi toutes les firmes majeures d’IA, nous devons reconstruire le contexte géopolitique qui a précipité cette rencontre à la vitesse d’une crise diplomatique.
Le 27 février 2026, l’administration Trump a signé un décret (ordre exécutif en langage yankee) demandant à toutes les agences fédérales d’immédiatement cesser tout commerce avec Anthropic. Dans les heures qui ont suivi, le ministre de la défense Pete Hegseth a étiqueté l’entreprise comme étant “un risque à la chaîne logistique de la sécurité nationale”, une étiquette jamais encore employée dans l’histoire récente américaine. OpenAI, l’entreprise de Sam Altman, a sauté sur l’espace laissé vacant avec une précision chirurgicale, signant un contrat avec le Pentagone au moment même où Anthropic passait sur liste noire. La dispute passa alors vers les tribunaux, ce qui eut des verdicts conflictuels au travers différents niveaux de juridiction et l’affaire est toujours en suspend.
Le Vatican n’a ainsi pas choisi OpenAI, alors même qu’elle est la marque la plus commercialement puissante dans le secteur. Il n’a pas choisi Palantir, malgré le fait que Peter Thiel s’était rendu à Rome en mars pour une série de séminaires à huis-clos sur la relation entre la technologie et la démocratie, celui-ci fut reçu très froidement dans les cercles de la curie d’après des observateurs présents. Au lieu de cela, le Vatican a choisi la seule entreprise parmi les firmes majeures d’IA qui a payé le prix de l’exclusion du Pentagone pour avoir refusé de retirer les contraintes morales imbriqués dans ses modèles. En d’autres termes, le Saint Siège, a choisi un partenaire que la Maison Blanche de Trump a rejeté et il le fit le jour anniversaire de l’Encyclique “Rerum Novarum” du pape Léon XIII, prêtant à l’initiative la solennité du plus haut précédent dans l’enseignement social de l’église catholique.
A cet évènement qui eut lieu dans le hall de la Synode, Olah a publiquement exprimé ce qui est rarement entendu de la part de ceux qui développent les systèmes d’IA : les questions soulevées par l’IA, a t’il dit “sont bien plus importantes que la communauté de la recherche” et ne peuvent pas seulement être laissées entre les mains de scientifiques ou d’entreprises. Il a donné trois problèmes urgents de haute signification historique : le risque d’énormes pertes d’emplois, la profonde inégalité de distribution des bénéfices économiques [de cette manne] entre les pays riches et les pays pauvres et l’opacité croissante des systèmes algorithmiques en des systèmes de plus en plus complexes que personne, pas même leurs créateurs, n’est vraiment capable de comprendre de l’intérieur. Il a ajouté qu’il y a un problème encore plus sérieux : l’absence de mécanisme capable de distribuer équitablement les bénéfices économiques générés par l’IA. “C’est un problème non résolu” a t’il reconnu et c’est précisément le type de problème qu’historiquement l’église a refusé de permettre au monde d’ignorer.” Une auto-critique publique radicale faite par une entreprise qui pèse 380 milliards de dollars…
Anthropic: l’entreprise “éthique” et ses contradictions
Fondée en 2021 par Dario Amodei et sa sœur Daniela avec un groupe de chercheurs qui avaient quitté OpenAI, Anthropic a construit un narratif public en quelques années fondé sur trois piliers : sécurité, alignement éthique et la transparence algorithmique. Le co-fondateur Olah illustre cette image mieux que personne d’autre : un chercheur qui étudie ce qu’il se passe dans les réseaux cérébraux (neuraux) et qui est préoccupé de ce que les systèmes d’IA soient compréhensibles et gérables, se faisant l’avocat d’une supervision externe par des gouvernements, des institutions religieuses et la société civile, sur ces technologies qu’aucune entreprise ne peut gérer de manière responsable par elle-même.
C’est cette image qui a plu au Vatican et a rendu Anthropic plus intéressante. Et c’est cette image qui, à plus étroite inspection, révèle ses fractures internes. Car cette même semaine où Christopher Olah montait en chaire de St Pierre pour y recevoir ce que certains commentateurs n’hésitèrent pas à appeler un adoubement du Vatican de l’IA humaniste, des rapports émergeaient de ce qui avait transpiré des mois précédents en regard de l’autre siège du pouvoir : le Pentagone.
D’après des analyses publiées par la Fionda et reconstruite en utilisant des informations open source, la première friction qui apparût entre Antrhropic et l’appareil militaire américain émergea en janvier 2026 pendant l’opération de capture du président vénézuélien Nicolas Maduro à Caracas, menée par la CIA avec le soutien du système Maven, le programme IA appliquée aux opérations militaires. Et donc, d’après les rapports, avec l’assistance du modèle Claude. Anthropic a protesté de manière formelle, argumentant que l’opération avait outrepassé les limites contractuellement accordées pour son utilisation. Dès ce moment, la relation tourna vinaigre. Le Pentagone demanda de retirer les clauses restrictives du modèle. Anthropic résista. La crise s’envenima en février avec le décret de Trump.
Mais la même source rapporte que dans les premières 24 heures des attaques israélo-américaines sur l’Iran, au même moment que le Pentagone retirait Anthropic de sa chaîne logistique, le modèle Claude avait aidé à sélectionner mille cibles. Ces deux informations coexistent dans la même semaine et induisent une lumière de confusion l’une sur l’autre. Ceci n’est pas une contradiction insoluble au plan logique : c’est une contradiction qui révèle la structure profonde de tout le système dans lequel Anthropic opère, qu’il le veuille ou non.
La tension entre le poids commercial d’Anthropic et les mots prononcés au Vatican fut difficile à ignorer et Olah n’a pas essayé de le cacher.
Ce qui émerge n’est pas nécessairement la preuve d’une mauvaise foi stratégique, mais quelque chose de plus perturbant : la démonstration que les catégories “d’entreprise éthique” et “d’entreprise militaire” ne sont pas imperméables les unes les autres dans l’écosystème technologique américain contemporain. Elles coexistent, se contiennent l’une l’autre et se contredisent l’une l’autre. Et c’est précisément cette coexistence qui est la réalité structurelle qu’aucun document doctrinaire, aussi solennel soit-il, ne puisse dissoudre avec un adoubement symbolique.
Les trois chambres du pouvoir
Comme l’a observé la brillante journaliste italienne Margherita Furlan dans ses articles récents, il y a “trois chambres”. La première est la salle de réunion d’Anthropic à San Francisco où les modèles algorithmiques sont produits. La seconde est la salle des opérations du système Maven au Pentagone, où ces modèles sont intégrés dans des chaînes de prises de décision militaires. La troisième est l’audience avec le pape Léon XIV au Vatican, où la plus ancienne et la plus autoritairement symbolique des institutions du monde occidental confère sa légitimité morale au système entier.
La métaphore est efficace non pas parce qu’elle pose une conspiration, elle ne le fait pas, mais parce qu’elle décrit une structure fonctionnelle. Il n’y a pas besoin pour ces trois chambres de communiquer directement pour que leurs occupants soient d’accord par avance ou pour que des réunions secrètes ou des pactes soient signés dans l’ombre pour exister. Le pouvoir structurel, comme l’a pressenti dans ses analyses Susan Strange sur le déclin de l’état dans les économies avancées, ne s’opère pas par des accords explicites, mais au travers de convergences d’intérêt qui se consolident au fil du temps jusqu’à ce que cela devienne la grammaire invisible de l’ordre mondial.
Dans cette grammaire, le rôle symbolique des institutions, celles qui détiennent le monopole de la légitimité morale, a toujours été essentiel. L’église catholique a rempli cette fonction pendant des siècles en relation du pouvoir temporel des rois, des empereurs et des grandes familles marchandes. La Paix de Westphalie, le rôle de la Curie dans la diplomatie européenne pré-industrielle, la position du Saint Siège sur les conflits du XXème siècle : tout cela atteste que la fonction du Vatican d’une “machine à laver morale” a survécu à des révolutions politiques, des guerres mondiales et des effondrements idéologiques de manière intacte.
Aujourd’hui, cette fonction se réadapte à la plateforme du capitalisme. La question qui mérite d’être posée sans euphémismes est de savoir si le Vatican en s’embarquant dans cette opération, exerce un pouvoir critique et correcteur, comme son prédécesseur Léon XIII l’avait exercé envers les employeurs industriels avec son Encyclique “Rerum Novarum”, ou s’il agit par fonction légitimante qui consolide plus qu’elle ne défie, le système qu’elle affirme vouloir gouverner. (NdT : en clair… Léon XIV est-il un hypocrite faisant partie du système et validant pour les croyants toute l’affaire IA ?.. Il est parfaitement normal et légitime au vu des précédents de se poser la question, ici nous pensons que non, l’histoire le dira…)
La révolution théologique de l’algorithme
Le contenu de l’Encyclique Magnifica Humanitas mérite d’être lu de manière allant au delà d’un jugement sur les mérites des prises de positions individuelles, qu’on soit d’accord ou pas, mais pour saisir la transformation que le document introduit dans l’architecture conceptuelle de la doctrine catholique.
Le titre en lui-même “Magnifica Humanitas” ou “Magnifique Humanité”, est une formule qui rappelle la grande tradition de l’humanisme chrétien avec la centralité de la personne créée à l’image et à la préférence de Dieu, la dignité inaliénable humaine étant au cœur même de la fondation de l’éthique sociale, mais lorsqu’appliquée à l’intelligence artificielle, cette formule sert une fonction différente : elle ne défend pas l’être humain contre la machine, mais recherche plutôt à intégrer la machine dans l’horizon de la personne. Ce n’est pas une critique de la technologie, c’est une tentative de l’apprivoiser sur le plan théologique. (NdT : point de vue que nous ne partageons pas sur l’ensemble de l’encyclique)
Des catégories fondamentales de la tradition chrétienne sont en fait réinterprétés dans le document au travers du prisme technologique. Le discernement, qui dans la tradition ognatienne est le processus spirituel de distinguer entre les bons et mauvais mouvements dans l’âme du croyant, devient une catégorie applicable aux systèmes algorithmiques : discerner, dans le nouveau lexique, veut aussi dire évaluer l’impact des technologies sur la vie humaine. La conscience, qui dans la théologie morale catholique est le sanctuaire intérieur d’où la personne répond directement à Dieu, est étendue pour y inclure la responsabilité et les organisations de développement de l’IA. La vérité, qui est dans la tradition scolastique l’adequatio rei et intellectus, l’adéquacité de l’intellect à la chose, doit se satisfaire de systèmes qui produisent des résultats statistiques et peuvent générer ce que les techniciens appellent des hallucinations.
Ce qui émerge n’est pas seulement une mise à jour lexicale ou un plan doctrinaire de marketing. C’est quelque chose de plus profond et de moins réversible : la transmigration progressive du langage théologique dans l’orbite du langage techno-gestionnaire. Une fois que l’église a accepté de parler “d’algorithmes éthiques”, “d’alignement de modèle” et de “gouvernance IA” en tant que catégories spirituelles, la direction de l’emprunt conceptuel tend à se renverser. (NdT : nous ne savons pas ce qui dans le texte de l’Encyclique a pu mener l’auteur à cette conclusion… Deux mots pris hors de leur contexte peuvent dire tout et son contraire. La lecture du texte ne donne en rien cette impression négative du moins dans sa version française…) Ce n’est plus l’église qui prête son vocabulaire moral à la technologie, mais c’est la technologie qui commence à prêter son langage et vocabulaire fonctionnel à l’église. Et quand le langage de la rédemption laisse passer le langage de l’optimisation, de la prédiction et de la gestion algorithmique de la réalité, quelque chose d’essentiel a déjà été transformé. (NdT : question — quels mots devraient donc être employés pour parler de technologie et d’éthique ?..)
Il y a aussi un problème qu’aucun des commentaires enthousiastes de l’Encyclique n’a jusqu’ici adressé avec la franchise nécessaire : la question de l’autorité épistémologique. Qui dans l’âge des algorithmes, détient le pouvoir de déterminer ce qui est vrai ? La tradition catholique a répondu à cette question précisément depuis des siècles : le Magistère de l’église par son interprétation de la Révélation, est le point de référence normatif pour la conscience du croyant. Mais de larges modèles de langage, entrainés sur des milliards de textes, capables de produire des réponses plausibles à quelque sujet que ce soit, accessibles par quiconque a un smartphone (ou ordinateur), deviennent, dans la vie quotidienne de centaines de millions de personnes, une nouvelle forme d’autorité épistémologique. Non déclarée, non consacrée, ne répondant à aucune institution et pourtant efficacement opérant.
De Rerum Novarum à Magnifica Humanitas
Le parallèle entre Léon XIII et Léon XIV, entre Rerum Novarum de 1891 et Magnifica Humanitas de 2026, n’est pas rhétorique. C’est une clef d’interprétation qui illumine à la fois les similarités, mais par dessus tout, les différences structurelles entre ces deux moments historiques.
Léon XIII a écrit Rerum Novarum dans un contexte dans lequel l’église était clairement étrangère à la puissance économique dominante. L’industrie de la fin du XIXème siècle était gouvernée par des capitalistes qui n’avaient pas besoin de la bénédiction du pape pour affirmer leur légitimité, ils l’avaient construite par le marché, par la force et l’idéologie libérale que la religion avait largement marginalisée comme une relique du passé. Dans ce contexte, la position de l’église en faveur de salaires décents et des droits des travailleurs fut un acte qui s’inscrivit contre les intérêts du pouvoir dominant. Cela vint à un coût. Cela avait une véritable autonomie.
Le contexte actuel est profondément différent. Anthropic n’est pas un maître du XIXème siècle exploitant des enfants dans des mines de charbon ou des usines. C’est une entreprise qui vaut 380 milliards de dollars et dont les actionnaires inclus Amazon, Google, Séquoia Capital, BlackRock et l’autorité d’investissement du Qatar, elle se présente elle-même déjà avec un narratif éthique élaboré et ne vient pas à Rome comme un interlocuteur inconvénient, mais comme un allié désiré. Le Vatican ne s’oppose pas à ce pouvoir ; il cherche à négocier avec lui pour une position d’influence au sein d’un système qu’il ne remet pas en question. (NdT : c’est juste qu’il ne le remet pas en question, mais il ne “négocie” pas… L’église ne remet pas en cause le système, ce serait se remettre en cause elle-même, mais dans la lignée de son prédécesseur Léon XIII à la fin du XIXème siècle, le nouveau pape pose les bonnes questions auxquelles il n’y a pas de réponses satisfaisantes systémiques, mais qui peuvent surgir d’une conscience collective justement et efficacement titillée…)
La question que la doctrine sociale de l’église devrait se poser et que l’Encyclique touche sans vraiment y répondre, est structurelle : est-il possible de gouverner de manière éthique, morale, un système dont l’architecture économique sous-jacente produit des inégalités profondes, une concentration monopoliste de la connaissance et une tendance intrinsèque vers une utilisation à des fins militaires, ce simplement en négociant avec ses participants les plus modérés ? Ou est-il nécessaire de questionner le système lui-même, ses conditions de production, sa gouvernance et son appropriation privée de bénéfices collectifs ?.. (NdT : d’accord là-dessus)
Antonio Gramsci dans ses “Carnets de prison” écrivait que toute hégémonie est d’abord construite sur le plan culturel et ne se traduit que plus tard sur le plan de domination politique. L’Encyclique Magnifica Humanitas est exactement cela : un acte d’hégémonie culturelle, une tentative d’écrire le cadre moral au sein duquel la prochaine vague technologique doit s’opérer. Mais un acte d’hégémonie culturelle peut aussi être, paradoxalement, un instrument d’incorporation : il légitime ses interlocuteurs tout en affirmant les gouverner. (NdT : une fois de plus, à la lecture du texte complet, nous ne voyons pas comment l’auteur a pu arriver à cette conclusion… A t’on lu le même texte ?)
Le risque d’une religion technocratique
Il y a un problème final que ce développement soulève avec force et qu’aucune célébration institutionnelle ne peut neutraliser : celui de la convergence progressive entre le pouvoir spirituel et le pouvoir technologique et le risque qu’une telle convergence ne produira pas un contrôle de l’éthique de la technologie, mais une sacralisation de la technologie au travers de l’éthique.
Les narratifs transhumanistes et posthumanistes, ceux qui promettent le dépassement des limites biologiques de l’humanité et la fusion de l’humain et de l’IA, viennent se poser en profonde contradiction avec la tradition chrétienne, ce à tous les niveaux : anthropologique, eschatologique et sacramentaire. Un être humain qui peut indéfiniment s’améliorer, se développer et se préserver par la technologie n’a plus besoin de rédemption, de grâce ni de résurrection. La mort elle-même, la pierre angulaire de la sotériologie chrétienne (doctrine de la rédemption), devient un problème technique n’attendant qu’une solution mécanique d’ingénierie.
Pourtant l’élite du numérique promeut ces visions, avec ce mélange singulier de millénarisme séculier, d’utopie technologique et d’angoisse existentielle, qui occupent progressivement l’espace symbolique qui appartenait autrefois aux grands narratifs religieux. Ils parlent de menace existentielle à l’humanité, de salut par un alignement sur l’IA, d’un futur dans lequel la technologie déterminera la survie ou l’extinction de l’espèce. En d’autres termes, ils ont adopté la structure formelle de la pensée eschatologique sans sa substance théologique : la fin du monde sans le dieu qui le gouverne, le salut sans la grâce, le pêché originel sans le pardon.
Dans ce scénario, le risque auquel fait face le Vatican n’est pas tant celui d’être trompé par Anthropic, mais plutôt celui de se prêter, sans le savoir ou délibérément, à un processus de sacralisation du techno-capitalisme qui utilise le langage moral de l’église pour donner un vernis de profondeur sur ce qui est en réalité un pur exercice de pouvoir économique et stratégique. Ce n’est pas la question d’assumer la mauvaise foi, mais la question de reconnaître les structures de pouvoir qui agissent indépendamment des intentions des acteurs individuels.
Le philosophe de la technologie, Jacques Ellul (NdT : et anarchiste chrétien, un hasard ?…) a averti il y a des décennies que le risque suprême de la civilisation technologique n’est pas celui de la machine se rebellant contre l’humain, mais celui de cette machine que l’humain finirait par adorer, transformant l’efficacité en la valeur ultime, l’optimisation en une vertu et la prédiction en une prophétie. Quand les institutions qui ont historiquement sauvegardé le sens de la limite, de la finitude et de la transcendance se placent au service de cette nouvelle liturgie, il n’est pas du tout certain qu’ils deviennent ses servants conscients, mais ils deviennent parties de cela quoi qu’il en soit.
Qui contrôle le sens ?
Le véritable enjeu dans la rencontre entre le Vatican de Léon XIV et l’IA d’Anthropic n’est pas de nature technologique. Cela ne concerne pas la sécurité des algorithmes, ni la distribution des bénéfices économiques, ni les restrictions sur leur utilisation dans des contrats militaires, bien que ces problèmes aient une énorme importance pratique. Le véritable enjeu est symbolique et politique au plus haut sens du terme : qui contrôle le sens moral de la révolution technologique en cours ?
La scène en ce 25 mai 2026, un co-fondateur d’une des plus puissantes entreprises de la planète, assis aux côtés de l’évêque de Rome, le jour anniversaire de la plus importante encyclique sociale de l’histoire catholique, est une scène de redéfinition du pouvoir culturel occidental. Pas seulement parce que le Vatican a choisi de se tenir aux côtés d’une faction de la Silicon Valley que Trump et la Maison Blanche ont exclue de leur contrats militaires ; mais parce que ce faisant, il s’est accordé à une fonction de légitimation que chaque système de pouvoir requiert et recherche : la fonction de traduire une domination économique et technique en une autorité morale reconnue. (NdT : à la lecture complète de l’encyclique, nous ne sommes pas convaincus que cela soit le cas…)
La question qui demeure ouverte et à laquelle l’histoire des décennies à venir devra répondre est celle de savoir si le Vatican tente vraiment de gouverner l’IA et sa révolution par la force autonome de sa tradition morale, ou s’il est en train d’en devenir une partie intégrante, non pas le juge de ce système, mais son prêtre ; pas le prophète qui parle au pouvoir, mais le maître de cérémonies qui le consacre ?
En 1891, Léon XIII a payé le prix de son autorité : Rerum Novarum a déplu aux capitalistes catholiques autant qu’aux socialistes athées et aucun des deux camps ne l’a embrassée avec enthousiasme. L’encyclique est demeurée un document inconfortable, capable de déranger toutes les certitudes confortables de son temps. Est-ce que Magnifica Humanitas sera capable de générer le même inconfort ? Sera t’elle capable de questionner le système au lieu de légitimer ses protagonistes les plus modérés ? Saura t’elle risquer la question qu’aucune des parties impliquées ne veut entendre : à qui appartient vraiment le futur que l’IA est en train de construire ? et sous quelles conditions sera redistribuée la richesse qu’elle génère ?
Voilà les questions que ce 25 mai 2026 ont soulevé sans y répondre et peut-être est-ce dans ce silence, plutôt que dans les mots officiels, que le véritable sens de la rencontre entre le Vatican et l’algorithme réside. L’affaire n’est pas simplement technologique, cela concerne de fait qui contrôle sa symbolique et son sens moral et quiconque contrôle le sens, ultimement, contrôle le futur.
= = =
A lire : notre analyse et extraits de l’encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV en PDF :
Source : https://resistance71.wordpress.com/2026/06/15/reflexions-sur-lencyclique-du-pape-leon-xiv-la-protection-de-la-personne-humaine-dans-lere-de-lia-et-le-choix-danthropic-par-le-vatican-strategic-culture-foundation/










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