lundi 2 février 2026

Nestor Makhno sur la révolution sociale espagnole

Tierra y Libertad

1934

~ Traduction Résistance 71 ~

Nestor Makhno en exil à Paris était en contact avec les anarchistes espagnols et “espérait qu’ils apprennent de l’expérience makhnoviste [en Ukraine]…” Makhno n’a jamais réchigné à combattre : “Si je suis encore en vie lorsque vous commencez votre lutte, je viendrai avec vous.” (NdT : Makhno est décédé quelques mois après cette lettre). Deux analyses sur l’Espagne furent publiées dans “La lutte contre l’État et autres essais”. Cet article écrit juste avant sa mort n’a jamais encore été traduit.

Première partie

Notre ami Nestor Makhno, dont les activités d’insurrection en Ukraine si bien connues qu’elles n’ont pas besoin d’être rappelées, a fait quelques remarques il y a quelques mois en ce qui concerne la révolution en Espagne, depuis son exil dans la misère en France et nous l’a fait parvenir afin que les anarchistes espagnols puissent garder cela en tête. Il y aura une suite dans la prochaine édition du journal.

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Dans les mois récents, le caractère et la forme de la révolution espagnole ont été déterminés en partie par des pressions émanant des masses révolutionnaires du prolétariat et en partie par les désirs de la bourgeoisie libérale per se, qui a déterminé une fois pour toute de se départie de la monarchie constitutionnelle et d’assurer, de soutenir une république, qui lui convient mieux.

Gardez à l’esprit que la révolution espagnole a commencé avec un nouveau compromis (caché des masses bien entendu) établi entre le roi et la bourgeoisie libérale. Nous savons tous que cette bourgeoisie, après avoir vaincu les monarchistes aux élections municipales, a senti qu’elle avait la maîtrise politique  sur les forces politiques du pays et amena ce qui fut, aussi loin qu’elle fut concernée, des pressions toutes prêtes à mettre sur les troupes et le roi Alphonse XIII. Il est bien connu que les monarchistes, suivant un schéma de négociations avec la bourgeoisie libérale, ont fait en sorte que le bourreau Alphonse XIII fut permis de quitter le pays sans encombre et sans avoir à faire face à quelque punition que ce soit.

De plus, il est parti avec tout son faste, emmenant avec lui  tout ce qu’il fallait pour une vie de luxe. Le roi s’est réservé le droit de revenir sur le trône et de nommer son successeur. Tout cela nous montre que la bourgeoisie libérale, en sauvant le roi de la justice du peuple et en le délocalisant dans un autre état, était bien consciente que le roi pourrait bien être utile pour faire peur au peuple, alors même que ce dernier se préparait à s’arroger plus de liberté que la bourgeoisie ne l’aurait permis.

La bourgeoisie a fait le bon calcul. Il est évident que les meneurs du libéralisme espagnol  ont pris bonne note des erreurs faites par leurs contre-parties dans la révolution russe en ce qui concerne le peuple du travail qui se réveille et les libéraux se comportant comme les gardiens fidèles du principe d’esclavage construit en Espagne au travers des siècles. Cette esclavage a servi les objectifs du roi, de sa cour et de ses admirateurs, mais le peuple ne figure quasiment jamais dans l’histoire, ce grand peuple aux dépends duquel le roi et ses courtisans vivent et les libéraux d’aujourd’hui regardent avec dédain ce peuple une fois de plus, maintenant qu’ils ont fait affaire avec les monarchistes pour laisser le roi partir sans encombre.

Une question se pose par nécessité : où furent les vrais amis du peuple à ce moment là, ces révolutionnaires avérées ? Où étaient-ils donc tous ces gens qui avaient orchestré des tentatives d’assassinat du roi criminel ? Les idées qui avaient poussé les meilleurs fils de l’Espagne à agir de manière héroïque s´étaient-elles refroidies ? On ne peut discuter le fait qu’il n’y avait aucune de ces personnes en Espagne à ce moment là. On ne peut pas non plus affirmer qu’elles auraient eu un arrangement avec les libéraux afin de laisser le roi partir. La seule explication valable est que les révolutionnaires espagnols , après avoir sécurisé la liberté de parole et le droit de s’organiser, étaient plus préoccupés à focaliser toutes leurs forces et plans avisés pour une action pratique, pour que les travailleurs puissent mieux les comprendre et être dans une position plus favorable pour les aider à combattre pour la libération. Et si ce dernier point est correct, qu’ont produit leurs rassemblements ?

Il n’y en a pas de trace dans le camp révolutionnaire : les socialistes sont au service des libéraux, quant aux syndicalistes et anarchistes et bien, il semblerait que le temps ne soit pas encore venu pour mettre en place et imbriquer leurs idéaux dans la vie du peuple : en toute probabilité, ils attendent sans doute une meilleure période pour le faire. Les bolchéviques (communistes d’état) sont, comme toujours, des récupérateurs des manifestations de rue sans prendre aucune responsabilité aux yeux des travailleurs. Dans le même temps, les leaders libéraux se sentent braves et dictent à leur parti et gouvernement les moyens par lesquels ils devraient faire de grands pas vers la “forte règle” et “l’ordre rétabli”. C’est ce que veulent les libéraux de la révolution espagnole. Avec de tels appétits en jeu et sans plus tarder, ils passent dans la vie du pays tout ce qui n’entre pas en conflit avec leurs intérêts de classe.

C’est le comment la bourgeoisie libérale a atteint le pic du pouvoir et se dépêche grandement d’ajuster le pays avec des chaînes toutes neuves. Il faut comprendre aussi cela sachant que les socialistes vont les soutenir dans cette bataille et qu’ils écraseront les extrémistes au moment où ils essaieront de soulever le peuple contre eux.

Ceci rend parfaitement compréhensible que ni la bourgeoisie libérale ni le gouvernement n’ont peur des manifestations de rues des bolchéviques, ni des grèves générales régulièrement appelées en Espagne sous la supervision des syndicalistes révolutionnaires et des anarchistes et qui, malgré le fait qu’elles se fassent durement sentir, se terminent quasiment toujours dans un échec sanglant. La bourgeoisie libérale peut dormir sur ses deux oreilles, car ses leaders veillent sur son bien-être : grace à l’agilité politique et les fines tactiques de ses leaders, la bourgeoisie peut juger précisément de sa force, la mesurer face à l’ennemi et prendre sa ligne de conduite vis à vis de ses plus dangereux ennemis de l’extrême gauche et grace à cela, la bourgeoisie sait quand et quelle mesure sa force armée doit être déployée face à l’ennemi.

Dans le même temps, les leaders de la gauche ne remarquent pas ou refusent de le faire, ce que la bourgeoisie établit dans le pays. Malgré le fait que ses leaders occupent des positions de travailleur, ils n’ont ni la personnalité ni la détermination de mettre en place les idéaux sans une supervision de l’État. Il est difficile de mettre une étiquette sur ce genre de comportement. Mais une chose est évidente de mon point de vue et ceci n’est même pas contestable : il y a une profonde confusion ancrée dans les rangs de la gauche.

Sans cela, Le “Manifeste des trente”* n’aurait jamais fait surface et il est très dommageable pour la révolution espagnole et le mouvement anarchiste. Ce manifeste, bien qu’il provienne de grands vétérans et militants bien-pensants, pourrait prouver être fatal pour le projet révolutionnaire.. Ses conséquences pourraient même bien être plus grandes si on considère que la révolution espagnole est affligée par beaucoup de défaillances, étant donné qu’elle n’a pas de direction pratique établie au delà de sécuriser suffisamment de ressources pour une action sociale, sans objectif, les révolutions perdent tout pouvoir. Celle-ci fera de même à moins qu’elle ne se prouve égale au besoin de continuer sur son chemin, sans que la bourgeoisie et les bolchéviques alliés avec elle ne puissent la stopper.

(*)NdT : Le “manifeste des trente” : signé en 1931 par des leaders influents des forces révolutionnaires, ce manifeste était un engagement sur une voie de compris réformiste diluant les idées et la pratique révolutionnaires et semant la division dans le mouvement.

 

2ème partie

J’irai aussi loin que de dire qu’à cause de l’absence de lignes directrices d’action directe et l’absence de ressources appropriées pour l’action sociale, un manifeste a maintenant été publié [en 1931] par trente camarades, quelque chose de similaire pourrait bien se produire demain et, en accord avec cela, le front révolutionnaire se retrouve diminué et la révolution souffre toujours plus. A la lumière de ceci, les chances de la bourgeoisie à saisir le contrôle et à exercer une réaction, ne peuvent pas être écartées. Mais il sera trop tard dès lors d’œuvrer vers un front révolutionnaire authentique et de diriger la révolution vers une expansion victorieuse. Tant que les masses laborieuses espagnoles ne sont pas émoussées et ont toujours un espoir de faire quelque chose en termes de conquête de la liberté et de bien-être et tant que la bourgeoisie libérale veut être une bourgeoisie “de gauche”, un jour proclamant une république bourgeoise et le lendemain un république des travailleurs, beaucoup peut être fait pour pousser la révolution et se mettre sur une trajectoire de croissance utile.

Mais tout ça a un prix. Cela demande un gros effort, pas tant des individus isolés ou de groupes mais des travailleurs au sens large, en rapport idéologique et tactique étroit, sans chamaillerie, des travailleurs qui savent ce qu’ils veulent et qui investissent toute leur initiative intellectuelle à le réaliser. La vérité est que notre communauté anarchiste n’est toujours pas utilisée pour des actions collectives. Historiquement, sa pratique a été erratique et dans aucune révolution y a t’il eu l’impact que les anarchistes espéraient, ni n’a jamais gagné massivement les foules. Mais le message du temps est que nous ne devrions pas oublier cette approche et devrions organiser nos forces, organiser les masses travailleuses, les armer avec de telles ressources pour l’action sociale qu’elles pourront se défendre elles-mêmes contre la société capitaliste bourgeoise. Plus encore, qu’elles émergent victorieuses des batailles internes.

Le fait est qu’à ce jour, de telles notions sont déplacées dans la pensée anarchiste, mais leur absence fut notable dans la révolution russe et a causé beaucoup de dégâts aux anarchistes. Et il y a une absence discernable dans la révolution espagnole également.

Quand vous regardez la révolution espagnole et voyez qu’au sein du camp de la gauche, la force prédominante appartient aux anarchistes (NdT : en Espagne la CNT avait plusieurs millions d’adhérents, le Parti communiste marxiste était quasiment inexistant), on ne peut qu’être bouleversé. Vous ne pouvez pas regarder légèrement les erreurs dont la cause la plus probable est la confusion qui s’est emparée des meilleures personnes : au lieu de tirer parti des développements historiques qui ne se produisent que très rarement, le mouvement a observé alors que des fissures ont émergé dans ses rangs.

Et ceci s’est produit à un moment où la période révolutionnaire demandait un effort maximum du mouvement et une initiative de ses groupes afin d’aider le pays à organiser les ressources du travail afin de mettre en place ses organes de production. Il y avait aussi le besoin de mettre en place des comités pour la défense de la révolution, avec quoi le pays pourrait bien vite faire l’économie, politiquement, de l’oppression bureaucratique, économiquement du patron exploiteur et mentalement de toutes les mises en esclavage. Puis dévouer ses efforts à construire un nouvel ordre de la société libre et d’un mode de vie totalement nouveau. Tout cela pouvant être atteint sans supervision de l’État, de l’église ou de la finance capitaliste (NdT : l’histoire prouvant que ceci se produisit 2 ans plus tard avec les collectifs catalans, aragonais et du Levant, une des plus grandes expériences d’autonomie du monde moderne. Les anarchistes avaient-il retenu la leçon de Makhno ?)

Je ne pense pas que tout est déjà perdu : le peuple espagnol a toujours l’espoir de ne pas succomber à la bourgeoisie et pense qu’il est capable de mettre le cap sur la révolution et par ce moyen d’être en position de réaliser ses ambitions centenaires : d’être libre et indépendant de la bourgeoisie et de quelque ordre qu’elle impose.

Dans ce programme, les anarchistes doivent dire que tous les moyens de production appartiennent à la société naissante fondée sur le travail et qu’ils doivent être sous la gestion des travailleurs et de leurs syndicats. Il doit y avoir une déclaration stipulant que la terre appartient à la nouvelle société libre et qu’elle doit être sous la gestion des sociétés paysannes, des communes et des associations de communes. Que la finance, l’éducation, la santé et autres aspects de la vie sociale doivent appartenir aux associations des travailleurs, libres de toutes autorités étatiques.

Les anarchistes, en propageant de telles idées et mises en pratique doivent agir en regard du nouveau système d’exploitation républicain. La bourgeoisie doit être déchue, par la force, de la terre, des usines, des mines et des moyens de transport. Une fois que la bourgeoisie prend position contre ces gains, elle doit être mise dans une position où elle n’aura pas le temps de défendre ses possessions accumulées sur le travail des autres, mais n’aura de temps que pour sauver la vie de ses membres.

Une lutte organisée et sans compromis attirera la vaste majorité des travailleurs révolutionnaires dans l’orbite anarchiste. Dans ce cas, il n’y a aura plus personne assis sur la barrière, ni signataires d’un “manifeste des trente”, sans parler de leurs suiveurs. Toutes les forces vitales de la révolution, attirées par l’idéologie anarchiste et guidées par les organisations et la stratégie anarchistes seront dirigées sur l’attaque des places fortes de la bourgeoisie, le gouvernement et leurs suppôts. Le peuple du travail gagnera et son vieux rêve de liberté et d’égalité fondé sur un travail émancipé deviendra un fait accompli.

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Sourcehttps://resistance71.wordpress.com/2026/02/01/nestor-makhno-sur-la-revolution-sociale-espagnole-1934/

Lectures complémentaires :

Nestor Makhno Anarchie dans la Revolution Russe

Nouvelle-version-des-ecrits-de-Nestor-Makhno

Voline_La revolution inconnue 3 livres

Voline_La_synthese_anarchiste

Nestor Makhno sur Résistance 71

Le mouvement makhnoviste dans la révolution russe, Robert Graham

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